Le Temple sur Io
Ernest Rougé
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.
Format 21x15 – De luxe – 476 pages – 5 heures de lecture
En un siècle futur, un homme part vers Io, l'un des satellites de Jupiter.
Des surprises l'attendent, en particulier des androïdes, robots à forme humaine ainsi qu'un temple des francs-maçons de cette époque.
Roman d'anticipation
***
Chapitre 1
Le lourd véhicule avançait en cahotant dans l’obscurité glaciale de Io, sur la face cachée qui demeurait toujours à l’abri du rayonnement de Jupiter. Io, le plus proche des quatre grands satellites de l’énorme planète gazeuse découverts par Galilée. Io, un monde d’apocalypse, juste un peu plus grand et massif que la Lune, mais totalement différent par le volcanisme important qui s’y manifeste avec quelquefois des panaches d’éruption de plus de trois cents kilomètres de hauteur et des pluies de cendre qui peuvent tout obscurcir sur une région.
A travers le hublot, John Macklin considéra un instant la surface du satellite éclairée par les phares de navigation. Le véhicule avançait sur une plaque de neige sale, jaunâtre, virant quelquefois à l’orange sombre. Mais le champ de vision s’arrêtait vite. Tout était noir, d’un noir d’encre, aussi sombre que toute la misère humaine. Et les yeux retournaient ostensiblement sur ce seul havre de lumière, cette neige sale qui paraissait cendrée et en même temps gluante et où pataugeaient quelquefois les chenilles de l’engin. Le fameux tapis d’oxydes de soufre qui recouvrait toute la planète. La température extérieure devait avoisiner les moins 160 degrés. Il n’y avait pas de vent, mais quelquefois l’atmosphère très faible d’oxyde de soufre, déplacée par le véhicule ou soumise au caprice de quelque zéphyr invisible, éparpillait un petit nuage tournoyant de flocons autour des chenilles et le soulevait jusqu’à hauteur des différents hublots.
Dans la pénombre de la cabine, John Macklin jeta un coup d’œil vers ses compagnons de voyage. C’étaient tous des cybers, des robots évolués. Victor, le plus proche, s’était installé tout à côté de lui; son cher Victor, toujours aussi calme, et qui semblait sempiternellement en mode recharge de batterie. Derrière, alignés trois par trois sur deux sièges, en vis à vis, les six robots de combat, six UCM5369 IO, immobiles, énormes, sombres, luisants sous leurs carapaces de plastométal, impressionnants et qui, eux aussi, attendaient en silence.
La navette "IO-C022", une espèce d’araignée spatiale, véhicule de liaison habituel entre le satellite de Jupiter et les différents "Transporteurs" en orbite autour de Io, était venue les chercher, lui et les cybers. La malchance avait voulu que l’astroport principal soit pris sous une tempête de neige soufrée. Ils avaient donc atterri au centre d’un cratère à pente douce qui servait d’astroport de secours, à quarante kilomètres de la base principale "Foundation". Le "bus" baptisé "chenillard" piloté par ordinateur les attendait, s’était approché de la carlingue du véhicule de liaison, avait vissé la tourelle du sas avant d’ordonner l’ouverture de la porte. Macklin, après les trois premiers des soldats de plastométal, avait emprunté le passage, étonné par la faible pesanteur qui le laissait rebondir jusqu’aux différents plafonds… Victor avait suivi avec les trois derniers cybers et la lourde porte s’était refermée derrière eux avec un claquement feutré. Le chenillard s’éloignait déjà dans la nuit de la lune de Jupiter tandis que Macklin, à peine assis, devinait par le hublot arrière que le "véhicule de liaison" s’envolait au-dessus d’un jet de flammes bleues qui soulevait une tempête de neige.
Cela faisait trois minutes qu’ils avaient démarré lorsqu’un cahot secoua le chenillard et, d’un coup, toutes les lumières s’éteignirent dans un silence général. La nuit totale tomba dans la cabine et aussitôt les six torches frontales des cybers de combat, toujours immobiles, trouèrent l’obscurité…
– Flûte! grogna à mi-voix John Macklin au bout de trois secondes… Les lumières de secours devraient s’allumer… Que font les systèmes de sécurité? Ils dorment?
Rien ne répondit.
Puis brutalement un air plus frais s’installa dans la cabine. Les systèmes de chauffage, pourtant indépendants, étaient eux aussi de la panne! Macklin consulta la montre qu’il portait en bracelet et appuya trois fois sur l’unique bouton de commande. L’heure et la date s’effacèrent et le petit écran afficha 16,8°.
– Diable! songea Macklin… La température descend vite…
Il essaya d’interroger l’ordinateur, pianota dans la pénombre sur quelques boutons, mais le tableau de bord était totalement éteint et rien ne répondit…
La voix caverneuse d’un cyber de combat le fit sursauter.
– Monsieur Macklin. Ici numéro 1, chef de la section des cybers de combat S033. Je viens de m’apercevoir que le compartiment des combinaisons spatiales pour homme est vide et vous empêche de gagner la base à pied avec notre aide. D’autre part, l’embase de l’antenne extérieure est absente, ce qui est proprement anormal et nécessitera un rapport de ma part. Il n’est donc pas possible à un satellite de repérer notre arrêt et d’alerter la base. Dans ces conditions, je me permets de suggérer le plan d’urgence numéro 10, que nous avons en mémoire, pour aller chercher du secours le plus rapidement possible. Il est envisageable qu’avec la tempête qui tombe sur "Foundation", les services de sécurité de Io ne connaissent pas notre arrêt et ne déclenchent pas de recherche avant plusieurs heures. La température de la cabine va décroître sans arrêt, menaçant votre vie, et la première Loi de la Robotique d’Asimov nous ordonne de vous porter secours. Le plan numéro 10 permet de nous envoyer en direction des bases les plus proches jusqu’à réception de nos appels radio…
– Vous ne pouvez pas essayer d’appeler d’ici? interrogea Macklin.
– Nous ne pouvons émettre de l’intérieur de la cabine, répliqua le cyber, le véhicule ne possédant plus de branchement intérieur d’antenne. D’autre part, la portée de nos émetteurs en clair est réduite. Nous allons nous diriger vers les différentes bases les plus proches. Dès que nos appels sont repérés, nous rebroussons aussitôt chemin. Si nous sommes plus près de la base, nous continuons dans sa direction pour éventuellement guider le "bus" ou les unités de secours qui viendront vous récupérer!
– Mais "ils" ne peuvent pas nous repérer par satellite d’observation en infrarouge? C’est énorme, quand même!
– Io ne possède pas de satellite d’observation, monsieur!…
– Oui, évidemment! A part les volcans, que pourrait-il observer d’intéressant sur cette foutue lune?
John Macklin poussa un nouveau juron, puis poursuivit:
– Comment se fait-il que le compartiment des combinaisons spatiales soit vide alors que c’est contre toutes les règles de base de la sécurité spatiale? C’est insensé!
– Vous pourrez effectivement signaler cette erreur au cephalotec, le mégaordinateur central qui dirige Io, mais, monsieur, puis-je vous rappeler que le temps presse! Devons-nous appliquer le plan d’urgence numéro 10 qui me paraît être le meilleur dans notre cas?
– Appliquez donc! Si c’est le meilleur, je dois vous faire confiance!
Le cyber de combat se tourna en direction des autres robots militaires.
– Les numéros 2 et 4, préparation de sortie pour recherche de secours vers la base "Io 2", distance estimée à 58 km. Les numéros 3 et 5, préparation de sortie pour recherche de secours en direction de la base "Io 4", distance estimée à 93 km. Le numéro 6 avec 1, préparation de sortie pour recherche de secours vers la base "Foundation 1", distance estimée à 34 km. Armement de combat en attente. Vision infrarouge. Fonctionnement des batteries au maximum de puissance. Vitesse maximale de 12 km à l’heure. Émission de procédure S.O.S. en automatique. Localisation des signaux de réponse. Exécution immédiate, sauf contrordre de notre chef, M. Macklin ici présent. Y a-t-il contrordre, monsieur?
– Pourquoi armement de combat en attente?
– La procédure numéro 10 l’exige, n’oubliez pas que nous sommes des cybers de combat, monsieur! Tous les robots militaires ont des procédures à suivre extrêmement strictes. D’autre part, avec les récents accidents arrivés sur cette planète, nous devons rester en alerte maximale.
– C’est bon! Allez-y! convint Macklin.
Les six monstres de plastométal se levèrent à l’unisson et agitèrent leurs six bras énormes où cliquetaient déjà les lumières d’instruments et d’armes aussi inconnues qu’effroyables.
Ils entrèrent deux par deux dans le sas de décompression tandis que les ombres s’allongeaient. Ils partaient avec leurs torches frontales. Trois fois, le sas se referma, la porte intérieure claqua, puis la porte extérieure dans un bruit étouffé et l’air, chaque fois, se refroidissait et se raréfiait.
Une nuit de catacombe emplissait maintenant la cabine. Les tympans de Macklin sifflèrent et une sueur glacée lui colla des mèches de cheveux sur le front. Une appréhension étrange le saisit: le sentiment que cette saleté de panne était bizarre. Avec cette absence incompréhensible de combinaisons spatiales! Avec toutes ces disparitions et tous ces morts sur Io dont toute la presse avait dernièrement parlé! Ça ne tournait pas rond, il y avait quelque part un hic! Était-ce une tentative d’assassinat bien prémédité? Il repoussa cette éventualité. Rien ne prouvait pour l’instant que ce ne fut autre chose qu’une panne stupide!
Macklin considéra de nouveau la montre. Elle affichait maintenant 7,4° et il claqua des dents pour la première fois. Vingt secondes après, c’était déjà 7,1°.
– Pourvu que les cybers de combat me ramènent vite un "bus" en état de marche… pensa-t-il… Sinon, "ils" vont retrouver un glaçon! Bon sang, je suis idiot. J’aurais dû exiger qu’un des cybers reste. Non seulement je n’y vois plus rien dans ce crépuscule, mais en ouvrant toutes ses microbatteries nucléaires sur les circuits de chauffage, il aurait pu éviter que la température de la cabine tombe si rapidement! Il claqua de nouveau des dents et se plaça dans la position fœtale pour garder sa propre chaleur. La cabine était maintenant entièrement sombre…
– Victor? Tu es toujours là? demanda-t-il stupidement, plus pour briser le silence insupportable de Io que pour se rassurer.
– Mais bien entendu, monsieur… Monsieur… Monsieur… Mais si la température… la température… conti… continue… à descendre, je couperai… couperai mes circuits secondaires… secondaires… puis prim… primaires par mesure de… crac… dextérité… non… de nécessité…
John Macklin eut la sourde et mauvaise impression que son agonie commençait.
Il tourna son regard dans le noir et, à travers le cercle du hublot, devina une légère lueur bleutée qui soulignait, très loin, la courbure d’horizon de ce monde infernal et glacé. Peut-être la haute atmosphère de Jupiter? Peut-être l’aurore boréale de Io, le fameux nuage de sodium ionisé qui la relie à l’énorme planète gazeuse? Peut-être l’une des fameuses plumes qui surmontent les volcans en activité?
Il claqua encore des dents un instant, se recroquevilla davantage, et ferma les yeux. Il revit en pensée le doux regard de son enfant, de sa petite Patricia, les mèches blondes des cheveux et le regard bleu si intense sur la vie à peine éclose. Elle était maintenant là-bas, sur un point lumineux à peine visible, à des centaines de millions de kilomètres. Il eut un sursaut de colère sinistre. Il grogna méchamment…
– Mais qu’est-ce que je suis venu "foutre" ici? Merde à la fin! Je suis con! Qu’est-ce que je fous dans ce froid de glace?
Les images de ces derniers jours lui revinrent en mémoire… Juste une semaine… pas plus… il recevait le vidéotexte par courrier électronique… comme le temps passe vite… une semaine à des centaines de millions de kilomètres… la saleté de vidéotexte… il le voyait encore s’afficher sur l’écran bleu… "Monsieur Macklin! La CYWOCO a le plaisir de vous faire connaître que votre candidature pour un poste de responsabilité sur Io a été retenue… Veuillez vous présenter au siège de la Société le 24 décembre dans la matinée…"
Il avait bondi sans attendre la fin. La grand-mère et la grand-tante accouraient… C’était la fortune, la Fortune avec un F majuscule! Puis d’autres images lui revinrent en mémoire, aussi précises, mais plus proches… Il leur avait simplement dit:
– Je pars! Je crois que j’ai trouvé un "job"!
Et il était parti préparer sa valise sans plus d’explications, surtout sans leur dire où se trouvait ce travail qu’il venait miraculeusement de décrocher. Les deux femmes apprendraient bien un jour sa destination pour lui faire une scène! Mais elles avaient insisté…
D’autres images se présentèrent à lui. Pensif, John Macklin regardait un instant à travers le hublot de l’énorme transporteur supersonique. Le ciel était sombre et, en bas, lointaine, la rotondité de l’arc terrestre apparaissait nette dans le limbe de l’atmosphère. L’estomac de Macklin se contracta alors involontairement. Une impression de chute infinie. Soixante, quatre-vingts, cent kilomètres ou même plus? Quelle altitude l’avion avait-il atteinte au sommet de sa courbe balistique? Cela faisait bien vingt minutes que l’avion fusée - vol 358 du 24 décembre matin - avait quitté l’aéroport de Philadelphie.
– Maintenant, avait pensé John Macklin, l’appareil bien calé sur sa trajectoire parabolique devrait déjà amorcer la descente, déjà tomber vers New Mexico!
Mais il était bien incapable d’en être certain. Il avait frissonné. Un sentiment désagréable le gagnait imperceptiblement. Et si un moteur, non deux, quatre, tombaient en panne… Plus d’atterrissage possible! Une chute sans fin. Et tous ces imbéciles qui parlaient autour de lui, qui criaient presque pour certains comme si de rien n’était.
Le bruit ambiant était plutôt important, presque insupportable. Certainement plus fort qu’à l’habitude dans la cabine principale classe touriste de neuf cents personnes, pleine à craquer, dû à la présence en nombre d’enfants partis retrouver avec leurs parents un morceau de famille resté au Mexique.
Le passager qui occupait le siège près du hublot se dressait, s’excusait d’une voix neutre et Macklin dut se lever pour laisser le passage. Un homme jeune, d’à peu près son âge, mais qui paraissait aussi froid qu’un iceberg…
C’était la première fois que Macklin entreprenait un voyage d’une telle distance par transport aérien supersonique inter régional… Il détestait les voyages en altitude et, depuis toujours, évitait soigneusement de quitter la terre ferme, préférant les trains rapides gratuits surtout réservés aux infortunés. Cela ne le gênait pas. Il était un individu simple, sans trop d’ambition. S’il avait eu le choix, il aurait consciencieusement préféré une existence confortable au foyer à une carrière et une vie effrénée. Mais le monde de l’époque et le destin en avaient voulu autrement.
– Je suis fou! murmura-t-il entre ses dents… Je suis fou d’avoir accepté… Cinq ans! Cinq ans de bagne! Les contrats de travail pour Io sont de cinq ans! Moi, sur Io! Qui l’eut cru! Je suis fou!
Il secoua légèrement la tête en détournant le regard et en fixant la minuscule lampe ovale qui brillait de mille feux au-dessus de lui. L’estomac refusait de se dénouer entièrement.
John Macklin était un homme que la plupart des gens auraient trouvé beau, mais peut-être avec un manque de personnalité, "beau ténébreux sans caractère" comme auraient dit les Français. Il courait sur ses 30 ans qu’il atteindrait dans les six mois. De sa mère, née Isabella Gari, italienne de mère québécoise, il avait reçu une capacité assez rare de véhémence dans le propos, l’hésitation dans l’acte, une certaine vivacité dans l’œil noir et, avec tout ça, le cheveu dru aussi sombre que le regard. De son père, William Macklin, irlandais puritain de lointaine origine écossaise, métissé d’Anglais, il avait reçu une philosophie attentiste de la vie, une certaine nonchalance, un humour très "british", le goût du silence, quelques reflets à peine roux sur la même chevelure bouclée, une peau plutôt pâle, un front clair, la timidité de l’œil et une mâchoire légèrement volontaire que dissipait souvent le flegme encore tout britannique d’un coin de sourire agréable. Des deux parents et surtout de la grand-mère québécoise, la grand-mère Mathilde Lafontaine, "Mam Mathi", il avait en plus recueilli, dès son plus jeune âge, tout le poids de la sainte Église catholique romaine apostolique et une éducation morale plutôt rigoriste ce qui était quand même rare à cette époque.
Son père et sa mère étaient décédés dans un accident stupide au cours d’une course-relais de voitures tout terrain, alors qu’il avait juste deux ans et c’était la grand-mère québécoise et sa sœur, tante Julie, "Tat Juju", qui l’avaient élevé dans les environs québécois de la petite ville de La Tuque, au sein d’un minuscule bourg prénommé "Bonnemaison".
La vie avait coulé et, pour son malheur, il était parti terminer ses études à Philadelphie d’abord pour se perfectionner dans la langue américaine et faire la connaissance d’une certaine Judith Stewart-Thacker, une magnifique blonde, au regard angélique d’un bleu douceâtre qui l’avait subjugué. Une magnifique blonde élancée, si belle, si ambitieuse et si passionnée sous une approche fraîche et presque mentholée comme peuvent l’être certaines héritières d’honorables familles quakers.
Un mariage que ses beaux-parents avaient considéré comme une mésalliance dès le départ. Cinq ans de vie commune à Philadelphie. La fin des études. Études d’avocat pour Judith, d’ingénieur de projets architecturaux pour lui...
Le premier travail mal payé. La naissance de Patricia. Sa Patricia, son rayon de soleil à jamais égaré. Sa joie et l’amertume de Judith qui perdait ses premières espérances de réussite professionnelle pour pouponner. Les premières disputes et cette violence sourde, presque effrayante, autant irlandaise qu’italienne, que le flegme britannique et écossais ne pouvait toujours endiguer. La rencontre à cette maudite réception, donnée par le Juge Lewis, avec cet Alexander Liberg, le richissime avocat, qui avait aussitôt ébloui Judith sans même que lui, le mari, s’en aperçoive… C’est vrai qu’il avait une classe folle, une aisance d’homme arrivé à la cinquantaine, riche et sûr de lui. Un homme dans la force de l’âge, avec un visage basané, sans une ride, sous une épaisse chevelure blonde. Avec, en plus, un corps parfait malgré le poids des ans, un corps svelte et brun qui respirait la jeunesse. Tout cela grâce à quelques remodelages corporels qui coûtaient les yeux de la tête. Il fallait être riche pour rester jeune! L’argent peut tout!
Tout ça s’était passé si vite! Dieu, comme le temps passe! Il n’avait rien vu… Rien… Trop sûr de lui. Trop infatué de sa personne… Trop sûr de l’amour de sa femme… Trop vaniteux, trop droit, et peut-être trop catholique pour oser envisager le pire… L’annonce de la séparation, la scène, le vase de tante Julie qui explosait en mille morceaux sur le sol, les cris stridents de la gamine en larmes, la porte qui se ferme avec fracas et pour toujours sur un passé… tout ça très rapproché dans ses souvenirs, condensés, images nouées en bloc dans la mémoire alors que cela avait duré plus d’un an… les reproches de la grand-mère et de la tante, représentantes outragées de l’Église catholique, de l’intérêt de l’enfant et de la bonne morale. Lui, seul dans l’appartement mort, froid, glacé, vide, sans âme, gris, redevenu en quatre jours un logis de célibataire désordonné, sans goût… la haine, la rancune, puis l’apaisement, l’oubli, le dégoût du travail, les altercations avec son patron, enfin le divorce, le jugement, là-bas, à San Francisco…
Le jugement à San Francisco! Il revoyait tout, comme s’il y était! Un kaléidoscope d’images et de sensations… Un jour de soleil aussi magnifique que stupide et chaud, une ville en ébullition, une plage et une mer étincelante derrière une foule bariolée aussi heureuse qu’égoïste, avec un ciel bleu et les vagues du Pacifique… Une lumière vive qui découpait une fenêtre et embrasait stupidement la tête chauve du juge…
Un voyage qui lui coûtait les yeux de la tête avec le prix de l’hôtel et les frais de justice, et pour seul résultat, un soi-disant compromis honorable pour les deux partis en présence, avec un Alexandre Liberg et son large sourire convivial toujours présent qui l’avaient roulé dans la farine… participation aux frais d’éducation de l’enfant, droit de visite une fois par quinzaine, mais uniquement à San Francisco, vu que les certificats médicaux prouvaient que la gamine avait une santé fragile et ne pouvait se déplacer… son acceptation contre une ridicule compensation d’argent pour les voyages Philadelphie - San Francisco…
Le premier week-end, seul avec la petite Patricia dans ses bras… le jardin vert du premier après-midi… Patricia et la découverte des fleurs et d’un papillon… la perte de son travail… la recherche dans les petites annonces des journaux et sur les écrans, l’espoir de partir vivre à San Francisco… la fatigue…
Puis étaient venus les premiers oublis pour le voyage de chaque quinzaine, substitué par une bonne heure de visiophone entre lui et sa gamine… mais ça ne remplace pas la chaleur du contact charnel… la compensation pécuniaire due par l’ancienne épouse qui s’envole par un artifice judiciaire, puis la vente de l’appartement de Philadelphie, le chômage pour deux mois… la décision de faire face, de repartir… le retour avec Victor au Québec, au vieux bourg "Bonnemaison" chez la grand-mère Mathilde et la grand-tante Julie… Elles l’avaient accueilli bras grands ouverts…
"– Qu’est-ce que c’est cette cochonnerie qui te suit?…
– C’est Victor!
– Ça t’appartient?
– Une occasion…
– Jésus-Marie, es-tu fou? Jamais ce truc-là dans notre maison!
– Acceptez-le sinon je repars! C’est moi qui l’ai bricolé!"…
Elles avaient accepté son espèce de monstre de plastométal. Elles acceptaient tout de lui… puis c’était l’odeur de la maison, du vieux bois, des peintures fanées et de la cire sur les meubles anciens…
C’est là qu’il avait reçu le coup de grâce, le faire-part du remariage de Judith et d’Alexander dans une enveloppe des siècles passés…
Son dernier voyage vers sa petite Patricia… Son ancienne épouse rayonnante et plus ambitieuse que jamais au bord de la piscine d’une villa de rêve… Il s’était retrouvé seul parmi des invités inconnus et des sourires figés. Il courait après sa gamine entre deux cocktails, mais Patricia ne comprenait pas l’insistance qu’il avait à la prendre, à la serrer contre lui, pendant que Judith, toute proche et si lointaine à la fois, souriait à tous, allait d’un groupe à l’autre, souriait aux anges… une seule fois, elle s’était approchée de lui…
– Un jour, tu reviendras… lui avait-il glissé à l’oreille, déjà imbibé d’alcool…
Elle n’avait pas sourcillé, comme si elle n’avait rien entendu! Comme s’il n’existait même plus! Il n’était plus qu’une ombre pour elle, au même titre qu’un musicien ou un serveur, une ombre invitée par simple raison de convenance sociale, de politesse, pour pouvoir le montrer, l’exhiber… "– Oui, ma chère, ce jeune homme à l’écart, c’est mon ancien mari, le père de Patricia, avec qui je m’entends très bien, naturellement, pour l’éducation de notre fille…"
Dans l’avion, Macklin avait soupiré, puis tiré de la poche de la veste son "Scope". Il avait ensuite ouvert le boîtier et "enfiché" une des cassettes, une espèce de cube transparent… L’écran renvoyait une image colorée très nette, trop nette, trop découpée. C’était la cassette qu’il préférait regarder, même si elle lui laissait un goût d’amertume… Le mariage filmé par un cyber de la nouvelle belle-famille de son ancienne épouse. Patricia en robe blanche qui courait encore maladroite, puis se glissait sous la table… Macklin haussa les épaules et plaça une seconde cassette plus récente. Patricia, toujours elle, son adorable minois face à la caméra… une voix faible et hésitante… "Je t’aime mon papa gentil… maman et papa Alexander t’embrassent…"
Papa Alexander? … Il avait mis deux secondes à réaliser la première fois qu’il avait entendu… Papa Alexander… De quel droit? De quel droit avait-on imposé cette formule à sa petite Patricia? Il devinait confusément que l’autre allait prendre sa place dans le cœur de la gamine… Bien sûr, elle saurait faire la différence plus tard! Macklin fronça les sourcils… Elle saurait quoi? Elle saurait quoi, dans sa magnifique villa, sur le bord de la piscine, entre sa mère et son beau-père? Elle saurait que son géniteur était un imbécile qui n’avait pas réussi! Un imbécile qu’elle n’aurait pas vu pendant cinq ans… parti sur Io comme d’autres têtes brûlées… et quelques rares fois pendant les dix années suivantes, reçu de temps en temps comme une corvée familiale, ou comme un vague cousin par alliance venu du fin fond de l’Arizona…
Il n’écoutait plus. Il ne regardait plus l’écran du scope où, en présence de son nouveau mari, son ancienne épouse lui débitait des détails de la vie de leur fille qu’il avait déjà entendus cent fois. La gorge nouée, la larme presque à l’œil, il n’écoutait plus et d’un coup de pouce il referma le scope… Il ne la verrait pas pendant cinq ans!… Trois plus cinq, Patricia aurait huit ans… Il essayait de s’imaginer la gamine âgée de huit ans…
– Un jour tu reviendras avec ta mère… je ne vous laisserai plus partir… pensa-t-il… Dieu m’aidera…
Il tourna la tête, puis haussa légèrement les épaules.
– Je rêve, comme d’habitude…
Le transport hypersonique devait effectuer une courbe d’approche, car, d’un coup, le soleil levant embrasa l’horizon de la Terre et John Macklin cligna des yeux avant que le verre du hublot s’obscurcisse.
Une voix familière lui revint en mémoire… La voix de grand-mère Mathilde avec l’accent pointu de son français québécois…
– "… et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie. Prologue de l’Évangile selon saint Jean. Lève-toi, fainéant! La lumière est là!"
Chapitre qu’elle récitait chaque jour que Dieu donnait pour aller à l’école. Il sourit pour la première fois et contempla le soleil…
Il pensait:
– Je ne méritais pas tout ça quand même!
Il aimait se plaindre… Il ne méritait pas ça! C’était le côté italien du personnage qui ressortait. Lui, un homme si honnête, foncièrement honnête. Jamais le sort n’aurait dû s’acharner sur lui! D’autres fois, c’était le contraire, peut-être le côté anglo-saxon. Il était alors responsable de tout! De tous ses malheurs, du divorce, de la perte de sa fille, du manque de réussite sociale, du déplorable débris qu’il était devenu par sa lâcheté, son laisser aller et tout le reste! Il ferma les yeux quelques secondes et les rouvrit en direction de la lampe ovale du plafond.
– Peut-être, est-ce la chance de ma vie? pensa-t-il en son for intérieur.
Mais il n’était guère convaincu.
– J’ai bien fait d’accepter grogna-t-il à mi-voix… même si je quitte la planète pour cinq ans! Au retour, j’aurai de quoi acheter une belle villa… peut-être aussi belle que celle de cet abruti d’Alexander…
– Vous me papa, vous me parlez, monsieur? coassa la voix enrouée et familière de Victor.
Macklin tourna un œil amusé en direction de son seul bien, de toute sa maigre fortune, le cyber d’occasion qu’il avait acheté chez un ferrailleur. Une occasion presque exceptionnelle! Un cyber de classe C1-BT3BC, un monstre de métal synthétique d’une hauteur de plus de 2 mètres et d’un poids à vide de 220 kg, vieux de plus d’un siècle, un peu rouillé dans les engrenages, autrefois employé comme débardeur dans un entrepôt. Il l’avait plus ou moins bien reprogrammé avec des vieux modules de spécialisation "serviteur - maître d’hôtel", eux aussi d’occasion, mais de modèles plus récents et certainement bien plus légers. On n’a pas besoin d’un cyberdébardeur tous les jours de la semaine! Cyber était d’ailleurs un bien grand mot, Robot aurait été plus adéquat. Il se souvenait de la colère de Judith lorsqu’il avait ramené le monstre à l’appartement…
– La honte! La honte! Non content de me mettre enceinte, tu m’amènes une horreur qui t’a coûté les yeux de la tête! Je ne pourrai plus inviter nos amis!… Tous vont rire! Mais qu’ai-je fait pour épouser un fou? Si tu m’avais dit que tu voulais un robot d’intérieur, j’aurais demandé à mes parents. Ils en ont trente et ils nous en auraient prêté un pour rien! Ton monstre va traverser le plancher et il ne passe pas la porte qui mène à la cave. Et en plus, il est bègue!
Il avait fait sauter un coin de mur et remplacé la porte qui menait à la cave.
A la naissance de Patricia, il avait rajouté un module de spécialisation "nourrice - surveillance d’enfant en bas âge". Un souvenir remonta et Macklin sourit… C’était Patricia heureuse, l’année précédente, qui riait, qui riait, avec dans ses bras Plouc, son nounours-cyber en peluche tout frais débarqué de la hotte du père Noël, cadeau des beaux-parents et qui s’agitait et pleurnichait de temps en temps pour qu’on le console. Une gentille merveille à l’usage des petites filles bien sages. Et cet imbécile de Victor qui suivait Patricia comme son ombre et claironnait d’une voix qui crissait:
– Mademoiselle Patricia, laissez-moi cou… coucher cet enfant!… coucher cet enfant! Crac! C’est mon tratra, mon travail! C’est mon travail!
La gamine, ulcérée, ne voulait évidemment pas…
– C’est mon nounours à moi… mon nounours à Patricia… mon nou… nounours… qu’elle bégayait à son tour dans son charabia d’enfant…
Et, d’un coup, elle s’était retrouvée avec son jouet, couchée, bercée et hurlante dans les énormes bras métalliques, jusqu’à ce qu’il donne l’ordre impératif à Victor de les remettre tous deux sur le sol. Le spectacle avait duré toute la matinée de Noël. Dès que le nounours s’agitait et pleurnichait, Patricia le serrait dans ses petits bras pour le consoler, et Victor se précipitait sur l’enfant. La comédie recommençait avec les hurlements de Patricia et en plus les remontrances acides et moqueuses de la mère. Il avait essayé d’expliquer à Victor, mais rien à faire. Le niveau intellectuel était trop bas pour passer outre les ordres du module "nourrice - surveillance d’enfant en bas âge". Il avait fallu qu’il déconnecte ce dernier pour qu’enfin la gamine puisse se promener en paix avec son nouveau compagnon.
Macklin jeta un coup œil sur Victor.
– Non! Je ne te parle pas…
La bonne tête cylindrique du robot montrait ses yeux électroniques à cellules, parfaitement carrés et d’un beau jaune transparent à reflets de cuivre. Elle pivota d’un cran et se bloqua sur l’une des positions intermédiaires préprogrammée entre vision "droit devant" et vision "latérale gauche".
– Monsieur ne désire rien, ne désire rien…
Victor bégayait sur les phrases trop souvent répétées… Un défaut dû peut-être à la dégénérescence du cerveau en place ou alors à des désynchronisations liées à l’emploi de modules et matériels hybrides issus de séries plus récentes… Certainement une question de fréquences de transmissions des influx neuronaux.
– Non, merci… répondit John
Victor s’immobilisa net, aussi rigide qu’une statue antique, et quelques gamins et gamines tout autour commencèrent à rire, à parler, à regarder, puis à toucher cette espèce de géant synthétique. Tout était cylindrique chez Victor, à part les yeux qui d’ailleurs n’étaient pas d’origine… Les enfants pouvaient admirer. Victor n’avait pas été fabriqué pour vivre dans une maison et s’occuper des enfants, mais pour porter des caisses par tous les temps. D’où l’intérêt! La tête était un cylindre court portant les deux yeux stupides avec de chaque côté les logements des oreilles bioniques en forme d’entonnoir et en bas le cylindre creux portant le biomicrophone, le tout surmonté d’une antenne de réception légèrement tordue à la suite d’un accident. Antenne d’ailleurs totalement inutile. Elle indiquait simplement que le robot avait dû être employé à une époque lointaine en travail de groupe. Le corps aussi était un cylindre, énorme, large, avec à l’avant, la porte du compartiment à bagages et de ceux à tiroir d’un volume non négligeable et, à l’arrière, la petite porte de la soute à outils avec, au-dessus, celle encore plus minuscule des chargements de modules. Au niveau de la ceinture sortaient une dizaine d’appendices en plastoc mou qui autrefois avaient dû tenir un pare-chocs circulaire perdu dans quelque accident. Les jambes étaient des cylindres trop larges posés sur des pieds arrondis en forme de boîte à bonbons, et l’ensemble des bras et avant-bras, des cylindres trop longs qui amenaient les mains à hauteur des genoux. Même les doigts étaient de curieux cylindres courts qui pouvaient jouer et se plier sur d’invisibles articulations. Tout cela lui donnait une vague ressemblance avec les grands singes d’Afrique et les premiers robots en fer-blanc des "comics" de 1930. Un curieux mélange. Il n’avait aucune valeur. Nul doute que s’il avait été en bon état, s’il avait pris un peu moins de place et gardé ses pièces d’origine, il aurait quand même présenté un certain prix aux yeux de quelques collectionneurs passionnés. Mais il y avait tellement de robots et de cybers de bas étage sur la planète! Évidemment, s’il avait été plus ancien ou construit par l’un des premiers constructeurs avant qu’ils soient tous absorbés ou regroupés par la CYWOCO, il aurait fait la fortune de son propriétaire auprès des grands collectionneurs comme Herman Turot ou Michaël Heiberg. Macklin se prit à rêver.
– Et si Victor était un robot camouflé comme il en avait existé quelques-uns?
Toute la planète connaissait l’histoire du petit homme chauve et moustachu qui, à Petrograd, en Russie, avait acheté un vieux robot CYWOCO de la série si commune BT2, soi-disant modifié, et qui s’était révélé être, après nettoyage et remise en état, un fabuleux Koubatchev ALPHA 4 à mémoires à arséniure de gallium de la fin du XXI° siècle en état de fonctionnement. Un bijou! Tout ça parce qu’un propriétaire indélicat l’avait maquillé pour le revendre plus cher quelque cent cinquante ans auparavant! Il avait fait la fortune de son découvreur. Plusieurs centaines de mégalivres! De quoi acheter trente villas, trente avocats célèbres et faire revenir à la maison trente épouses divorcées et toute leur marmaille!
– Je rêve… pensa à nouveau Macklin.
Il évoqua dans ses souvenirs l’enquête minutieuse qu’il avait menée après l’achat chez le ferrailleur. Des fois que… Mais, très vite, rien à espérer. Rien à en tirer! Pas même un bénéfice puisque d’après l’avis des spécialistes consultés, il avait été acheté au-dessus du prix qu’il valait réellement. Il ne valait que le poids de la ferraille! C’est-à-dire bien peu. Victor était issu des usines CYWOCO et les C1-BT3BC avaient été produits à la chaîne en quantité industrielle, achetés par tous les transporteurs et déménageurs de la planète pendant un siècle entier. Un pur produit CYWOCO, de l’antenne aux cylindres qui servaient de chaussures! Un modèle courant "pour travail de force en milieu urbain" que l’on trouvait, vu la qualité des matériaux, encore par dizaines de milliers d’exemplaires, en état de marche, et qui n’intéressaient personne vu le volume et le poids… même plus les déménageurs…
Un sifflement léger se fit entendre. L’avion entrait dans les hautes couches de l’atmosphère et plongeait en direction de l’aéroport de New Mexico. Comme une pierre. La phase la plus délicate du voyage! L’angoisse couvrit le front de Macklin d’une sueur glacée. L’atterrissage était imminent!
– Tout le monde assis! Attachez les ceintures de sécurité! ordonna une voix féminine en californien, puis en espagnol…
Des cris fusèrent. On appelait les enfants. Les hôtesses s’affairaient après quelques bambins récalcitrants aux ordres…
Macklin se leva au retour du passager qui occupait le siège près du hublot… Un homme jeune, au regard neutre, au visage parfait qui s’assit sans un mot…
– Nous allons atterrir bientôt!… annonça stupidement Macklin, histoire d’échanger quelques mots avec son voisin et d’oublier la contraction qui lui tenait le bas-ventre.
– Dans sept minutes et quarante-cinq secondes, monsieur! Enfin, d’après mes calculs… répondit une voix impersonnelle.
– Et, si ce n’est pas une indiscrétion… vous venez à New Mexico peut-être pour un colloque ou pour un voyage familial?
N’importe quoi, mais pas le silence! Tout dialogue l’empêcherait de trop réfléchir, de trop penser à un atterrissage en catastrophe et c’était bien comme ça!
Le voisin tourna un visage imperturbable.
– Je suis un cyber classe CT43, numéro de série 136-785-92-A et j’obéis à mon maître qui m’a ordonné d’aller chercher deux de ses enfants chez son ancienne épouse qui vit à New Mexico.
Macklin accusa le coup malgré la sensation d’apesanteur qui se précisait… Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit jusqu’à ce qu’il osât répondre un: " – Excusez-moi monsieur!", totalement incongru et stupide…
De quoi mettre en joie et faire éclater de rire toute une kyrielle d’enfants. Le visage du cyber demeura de marbre et pivota pour fixer de ses yeux biosynthétiques John…
– Je vous remercie à mon tour, monsieur! Je vous rappelle que je suis un cyber et n’aie nullement droit au terme de monsieur… Appelez-moi simplement cyber C2G-BT32 - 486 789, mon numéro de plaque accroché sur mon blouson, ou plus simplement cyber. Nous allons atterrir et tout se passera parfaitement monsieur. N’ayez aucune crainte!
Puis, silencieuse, la tête pivota de nouveau d’un quart de tour en sens inverse pour fixer droit devant elle comme le font si souvent les robots et les cybers.
Macklin s’en voulait de sa stupidité et de l’angoisse que le cyber avait lues sur son visage. Un œil de cyber découvre tout! Et cette espèce d’escogriffe, de machine… oui, de vulgaire machine… avait lu sur son visage qu’il n’était qu’un homme de chair et de sang, même pas rassuré par un atterrissage!
D’après ce que disent tous les livres de vulgarisation scientifique et tous les journalistes accrédités sur les mêmes questions, comme un leitmotiv: "– Un cyber n’a pas d’angoisses particulières, car il est une machine certes douée de raison, mais il reste une machine qui obéit aux lois que nous leur avons apprises. Vous n’aurez jamais rien à craindre d’un cyber. Tous les cybers nous aiment derrière leurs visages impassibles et sont toujours prêts à nous aider bénévolement."
John sortit les écouteurs des bras du fauteuil, puis tourna son regard vers le grand écran qu’il pouvait apercevoir, maintenant que tous les enfants étaient attachés… Il régla le son en appuyant sur un poussoir.
Une actrice connue souriait stupidement à la caméra, en montrant toutes ses dents et en clamant en langue espagnole avec un fort accent texan…
– Mesdames et vous aussi messieurs… Si vous voulez connaître le secret de ma forme et de ma vitalité, achetez la cure d’amaigrissement revitalisant et de relaxation en entier pour seulement 35 crédits… Et une réduction pour les voyageurs de la Compagnie ALTO dont vous êtes les clients…
L’image tridimensionnelle s’effaçait pour laisser la place à l’emblème de la CYWOCO. Un intérieur de gymnase personnel apparaissait, un jeune judoka sympathique roulait sur le tatami, une gamine habillée comme un mannequin défilait en souriant de toutes ses dents, puis un cybernounours passait en courant et en riant et enfin, un poupon de dix mois se traînait, un autre de deux ans avançait en titubant…
– Dites au père Noël d’offrir tous les cyberjouets à vos enfants. Plus vrais que nature! Le jeune judoka Hermann d’autoapprentissage à votre garçon, la poupée Cynthia copie conforme de l’héroïne du film à votre fille… Bloum, le nounours des tout petits qui ne demande qu’à être materné… Rodolphe et Muriel, les deux poupons sexués plus vrai que nature…
Le père Noël apparaissait derrière les cyberjouets qui continuaient à présenter ce pour quoi ils avaient été construits. Un père Noël, plus vrai que nature! Un cyber certainement…
Macklin écarquilla les yeux pour essayer de savoir vraiment, mais ce n’était pas sa spécialité de dénicher les cybers parmi les humains.
Il se permit de jeter un rapide coup œil sur le côté pour s’apercevoir que, sans se soucier de la publicité, le cyber avait tourné la tête vers le hublot et contemplait le sol qui montait lentement vers l’avion. John Macklin n’osa pas lui adresser la parole une nouvelle fois. L’estomac noué, il essaya de concentrer à nouveau son attention sur l’écran.
L’image sautait et une jeune femme ravissante et un magnifique athlète, tous deux presque nus, bondissaient de concert sur un piédestal pour rejoindre un cuisinier souriant, genre cuisinier de hyper-pizzeria, toque du chef et tablier immaculé, qui tenait haut une poêle à frire aussi large qu’une enseigne… Puis apparaissait en relief le logo de la CYWOCO, la compagnie qui contrôlait la fabrication des cybers et des androïdes.
– Pour Noël, offrez-vous ou offrez-lui une compagne d’amour ou un compagnon de plaisir. Ou encore offrez-vous un chef de grand hôtel et sommelier, nouvelle série! Plus vrai que nature! CYWOCO vous offre les plaisirs de la vie! Soyez vivants! CYWOCO vous offre le rêve! Et CYWOCO vous souhaite de passer de bonnes fêtes de fin d’année et un joyeux Noël à New Mexico… CYWOCO, constructeur de robots, de cybers et de hucys, la plus grande compagnie de tous les temps, CYWOCO à NEW MEXICO…
"Hucy" était un synonyme d’androïde, plus court, plus populaire…
Après quoi le journal télévisé de la Compagnie aérienne remplissait l’écran. Un présentateur, aussi anonyme que moustachu et infatué de sa personne, à croire qu’il était Français, baragouinait en californien, cette espèce d’anglais métissé d’espagnol qui était devenu la langue véhiculaire de l’humanité, pour annoncer les grandes nouvelles du dernier jour. Le navigateur lunaire qui seul, dans un scaphandre rouge adapté et sponsorisé par Coca-Cola, avait fait le tour de la Lune en cinq mois… Les images du navigateur suivi par le satellite lunaire éclaboussaient l’écran. Puis c’étaient les images des dernières émeutes des vieux quartiers de Los Angeles, les immeubles incendiés, les tirs de minibazooka qui faisaient exploser les façades, les robots de combat des petites mafias des quartiers qui, pour le contrôle des drogues chimiques non autorisées, s’affrontaient au milieu des robots de police plus ou moins impuissants. Près de deux mille trois cents morts, annonçait la moustache du speaker comme elle aurait annoncé le mariage de la dernière miss Monde avec un vieux milliardaire. Enfin la magnifique image d’un robot de police, touché de plein fouet par un gros laser, repassait au ralenti pour bien montrer les dégâts que pouvaient occasionner ces derniers combats de rue… Ensuite venaient les images d’une manifestation de citoyens respectables des quartiers proches, certains armés jusqu’aux dents, qui défilaient en rang d’oignons, en exigeant l’arrêt des combats et le droit à une vie paisible pour eux et leur progéniture. Enfin c’était l’interview du maire de Los Angeles que toutes les télévisions reprenaient depuis trois jours. Tout allait s’arranger.
– Quel monde! grogna John Macklin…
Macklin n’était pas un homme à la mode du moment qui voulait qu’on accepte tout par pur égoïsme! Le puritanisme de l’éducation catholique de la grand-mère québécoise était de retour.
– Vas-tu à New Mexico?… avait-elle dit à la nouvelle qu’il avait enfin trouvé du travail, juste avant le voyage… Prends garde mon petit! C’est Sodome cette ville-là! Prends garde! C’est une ville bourrée de mafieux, de voyous et de cybers de… enfin tu m’as compris… de sexe quoi… Quel monde!… Et débarrasse-toi aussi de ton Victor! As-tu suivi à la télé "La Saga du vieux milliardaire Fernez?"
– Non! avait-il avoué simplement…
– On l’a passé sur la chaîne de la ville! Un vieux milliardaire vicieux, sympathique quand même, qui collectionne des tas de super filles cybers pendant que ses cinq anciennes épouses et ses dix enfants essaient de le faire disparaître à tour de rôle! Heureusement qu’il a une armée de cybers policiers pour déjouer tous les complots et les traquenards de sa famille!
Le monde des cybers et des milliardaires, revu et corrigé par Hollywood!
– Écoute Mamie, je ne suis pas là pour discuter de films. Je t’annonce que je pars à New Mexico parce que j’ai trouvé du travail. La CYWOCO m’embauche. Mais tu ne me verras pas pendant un certain temps…
– Pourquoi ne nous as-tu pas dit, à moi et à "Tat Juju", que tu avais sollicité un emploi à la CYWOCO et passé trois jours à répondre sur ton ordinateur aux questionnaires d’embauche?
– Honnêtement, je ne pensais pas réussir…
– Si tu nous écoutais, tu ne partirais pas!
– Je pars pour un certain temps…
– Et qu’est-ce que tu entends par " un certain temps "? demandait Tat Juju.
– Quelques années…
– Quelques années?
Les deux femmes avaient sursauté d’un même mouvement…
– Je te promets que je reviendrai…
– Tu reviendras nous voir chaque année pendant les congés!
– Malheureusement, là où je serai, je ne pourrai pas.
– Mais où vas-tu?
Il avait craqué…
– Je vais sur Io!
– Sur Io? Dans cet enfer? Tu ne peux pas aller sur la Lune ou sur Mars comme tous les gens sensés? grondait "Mam Mathi"
– Mais non. Ce n’est pas si terrible!
– Mon petit, n’y va pas! Je t’en conjure! Tu n’as pas vu "Guerre sur Io" avec Lily Slight dans le rôle principal de "Superfémina"?
Il lui avait ri au nez…
– Arrête, mamie chérie!
– Mais laisse ce petit tranquille! s’exclamait "Tat Juju"
– La ferme!… ordonnait la Mamie… Tu le défends toujours, mais n’oublie pas. Tu n’es que la tante!… la grande tante!
– Mais Mamie! Laisse "Tat Juju" s’exprimer!…
– Arrête de te moquer! Et tu n’as pas entendu aux informations toutes ces morts inexplicables qu’il y aurait eu sur Io ces temps derniers?
Ça, c’était la réalité. Il en avait vaguement entendu parler, n’étant pas un adepte de l’écoute continuelle des télévisions d’information.
– Allez, Mam! Je vais préparer mes affaires et charger Victor. Je t’embrasserai tout à l’heure et tante Julie aussi… Je pars immédiatement. Je vous enverrai de mes nouvelles si c’est possible!
Un léger choc ramena John à la réalité. L’avion se posait enfin sur la piste. Macklin respira fort, toute son appréhension avait disparu d’un coup. Des myriades de lumières défilaient maintenant derrière le hublot. L’aube d’une veille de Noël de New Mexico. L’aéroport avait la particularité de tous les aéroports modernes. Il se trouvait au centre du grand quartier des affaires…
La vitesse ralentissait. Macklin fouilla dans la poche intérieure de la veste et en retira la convocation. Des fois qu’il l’aurait égarée… Il la déplia et relut pour la centième fois le texte écrit en jargon administratif de langue californienne…
" CYWOCO - Département Central des Gestions Humaines et Humanoïdes -
Suite à notre appel d’offre à candidature d’intégration du mois de novembre et à votre candidature en date du 13 novembre courant relevée sous le numéro 7424 et des notes obtenues aux examens d’embauche du 18 décembre, le directeur-général du Départemental Central des Gestions Humaines et Humanoïdes a le plaisir de vous faire connaître que votre candidature pour une mission d’une durée de 5 ans sur Io a été retenue sur le principe et pour un salaire mensuel de base de 400 000 crédits, toutes charges déduites.
Vous êtes attendu au Département Central des Gestions Humaines et Humanoïdes, à l’immeuble CYWOCO de New Mexico, pour prise de contact et signature du contrat, le 24 décembre courant dans la matinée, à partir de 8 heures locales. Présentez-vous à l’accueil avec la présente.
Signé: Herbert Ni, Directeur-Adjoint du Département Central des Gestions Humaines et Humanoïdes."
Clair, net et précis. 400 000 crédits toutes charges déduites! Le jack-pot! C’était quand même autre chose que les 18 000 crédits qu’il gagnait lors de son dernier emploi! D’autant que sur Io, les occasions de dépenser l’argent devaient être rares! Tout bénéfice: 400 000 crédits mensuels! Il n’en revenait pas.
– Je m’excuse, monsieur! J’attends depuis une minute et comme vous ne paraissez pas pressé de sortir, pourriez-vous me laisser passer, s’il vous plaît!
Macklin se leva d’un bond et loucha au passage sur le numéro accroché à la vareuse.
– Mais, je vous en prie, monsieur… pardon cyber C2G-BT32 - 486 789… Je vous en prie…
– Cyber ou simplement C2G, suffit largement monsieur…
Le cyber passait tandis qu’instinctivement Macklin se reculait davantage.
– Pardon… Pourriez-vous avoir l’obligeance de vous lever…
Cette fois le cyber s’adressait à Victor.
Le robot soulevait sa carcasse d’un coup en ânonnant:
– Mais bien certain, crac, mais bien certoin, toin, tain, cric, non certain, mais bien sûr…
– Il faudra que je fasse une révision… ou que je me décide à le vendre ici si je ne peux l’amener sur Io! Mais Victor doit être invendable même avec des modules bilingues anglais-espagnol. Peut-être la CYWOCO a-t-elle un département occasion?
Cette dernière idée ne lui plut guère… Macklin était un homme qui s’attachait facilement autant aux objets qu’aux personnes et aux meubles…
Chapitre 2
Macklin considéra une nouvelle fois la montre bracelet… Il appuya à nouveau trois fois sur le bouton de commande. L’écran s’illumina pour afficher: -2°… John frissonna et se recroquevilla davantage… Un quart d’heure que les cybers de combat étaient partis et toujours rien, à part le silence de sépulcre. Il avait longtemps regardé les torches frontales des cybers s’enfoncer dans la nuit de Io et maintenant tout était redevenu sombre, à part cette minuscule lueur bleutée à l’horizon…
– Ça va, Victor?
– Mais bien certain, sûr… non, crac, non mais non, mais bien sûr… Je vais arrêter mes circuits secondaires… daires et ne plus pouvoir marquer… non, parler… mes circuits secondaires… à cause de la nourriture… de la température…
Puis Victor éteignit d’un coup les dernières "leds" rouges de son pupitre de commande manuelle. Cette fois Macklin était bien seul. Il se cala dans un coin, décidé à ne plus bouger, les mains collées à la bouche pour récupérer quelques calories.
– Si les équipes de secours ne sont pas là dans un quart d’heure, je vais souffrir… pensa-t-il… Saletés de cybers militaires. J’aurais peut-être mieux fait de leur donner l’ordre de pousser le bus. Avec la force dont disposent ces bestioles, peut-être que nous serions déjà arrivés! Une solution simple! Tandis que maintenant? Comment repérer, sur cette saleté de planète, un chenillard mort, sans lumière et en train de refroidir…
Il ferma les yeux pour penser à autre chose qu’au sépulcre qui l’emprisonnait… Les images de son arrivée à New Mexico et la visite du musée de la CYWOCO lui revinrent en mémoire.
…
Toute une affaire pour qu’un hélico-taxi accepte de trimbaler Victor, ses deux mètres et peut-être ses trois cent cinquante kilos avec le compartiment à bagages plein à ras bord! Enfin, un pilote qui parlait un charabia mi-californien mi-espagnol et pilotait un petit engin aussi déglingué que son compagnon, avait accepté moyennant "a special porcentaje". Il était prêt à amener son client partout, sauf dans certains quartiers chauds de la ville…
– Si yé me posé, nous sommes killedos tous les deux! Muertos!… qu’il avait annoncé dans son charabia… A donde vous allez?
– A la CYWOCO!
– Alors là, pas uno problème!
L’hélico les avait posés en douceur sur un immense parking, juste entre la grande salle d’embarquement de l’astroport particulier de la société et l’immense tour de plus de 300 étages, haute de plus de 900 m et du haut duquel régnait depuis 30 ans, à la hauteur des nuages, Charlie Melson, président-directeur général de la Cybernetic World Corporation, la CYWOCO, la plus grande société capitaliste de tous les temps. L’homme dont les médias disaient qu’il était le personnage le plus puissant de la planète. L’aube était proche maintenant et les premiers rayons du soleil n’allaient pas tarder à l’orient.
La Cybernetic World Corporation qui avait inventé les cybers bon marché, les avait démocratisés voilà plus de deux siècles, avait écrasé ses concurrents et inondé les cinq continents de cybers de plus en plus évolués et de moins en moins chers. La CYWOCO, c’était déjà un empire rien qu’avec les robots, cybers de toutes classes et les androïdes les plus perfectionnés! En plus, propriétaire de plus du quart des mines martiennes et d’actions dans toutes les autres compagnies d’exploitation minière qu’elle contrôlait plus ou moins. C’était à elle seule un monde, une galaxie! Elle construisait depuis le rachat au siècle précédent de Snall-Izoko-Boeing-Airbus, ses propres navettes-transporteurs, énormes fusées en partance chaque jour, les unes derrière les autres, à la queue leu leu pour ramener les minerais de Mars.
Et un beau jour, cette monstrueuse société capitaliste avait entrepris, seule, la plus folle des aventures de tous les temps, la conquête de Io, satellite de Jupiter, et de ses fabuleuses richesses minières. Et ça fonctionnait maintenant depuis plus de dix ans…
Dès sa descente de l’hélico, Macklin avait levé la tête à la perpendiculaire pour essayer d’apercevoir le sommet du building, mais celui-ci était perdu au sein d’un nuage de vapeur éthérée comme il en existe toujours au-dessus des grandes agglomérations. Il se concentra alors un instant sur la publicité CYWOCO qui s’étalait sur l’une des faces de l’immeuble jusqu’à une hauteur de 40 mètres… toujours des réclames sur les fameuses poupées de plaisir qui avaient une part importante dans la fortune de la Société. Il s’avança et Victor suivit dans un grincement sinistre…
– Qu’est-ce que c’est, ce bruit? demanda John.
– Je crois que l’articulation de mon genou gauche… est faufau… faussée… faussée… J’ai dû trop me plier… me plier… manque de place… manque de place… dans l’hélico.
– Tu peux avancer…
– Je peux, je peux…
– Tu me coûtes cher! Non seulement il va falloir que je te place enfin un module linguistique de fréquence correcte… si j’en trouve un… mais que je te change une rotule maintenant… Espérons que j’en trouverai une d’occasion!
– Mais bien sûr Maître, bien sûr Maître… Vous trouverez…
Macklin grimpait quelques marches pour arriver plus rapidement sur le parvis et devant l’énorme porte du building, haute de 30 mètres et large de 48. Victor suivait avec le bruit cadencé de la rotule… Un samedi matin, à l’aube, et, qui plus est, une veille de Noël, le parvis était presque désert. Toute activité semblait disparue, mais tous les habitants de la planète savaient que la CYWOCO n’arrêtait jamais. C’était une caractéristique de la Société. "Travail jour et nuit, hommes comme cybers et androïdes!"
Toujours suivi de Victor, John, tête levée au plafond, passa l’immense porche presque vide qui donnait sur le grand hall du rez-de-chaussée aux dimensions impressionnantes. La voûte bourrée de pavés multicolores éclairants devait culminer à vingt mètres de haut. Des tas de tableaux lumineux, d’écrans et de réclames endiablées scintillaient dans tous les coins de la salle brillamment illuminée. Une voix suave le héla…
– Pardon monsieur, je suis U326, l’une des androïdes réceptionnistes de service. Ce n’est pas ici que vous trouverez un garage pour votre cyber…
Il se tourna aussitôt pour se trouver face à une gentille poupée cyber parfaitement habillée dans un uniforme réglementaire d’hôtesse d’accueil, toute propre, toute pimpante. Une poupée cyber de modèle récent, car elle était impeccable, belle, d’une beauté certes stéréotypée, prête à être confondue avec celle d’une Miss America, mis à part le regard légèrement fixe qui caractérise les cybers de capacité moyenne quant au cerveau et au prix. Elle avait un sourire béat sur les lèvres et Macklin, lui aussi bouche bée, contempla un instant ce qui n’était à ses yeux qu’une machine… Au garde à vous, elle attendait manifestement une réponse avec toujours le même sourire béat et il lui rendit un franc sourire. Elle répliqua aussitôt:
– Je suis un modèle économique C2, et vous pouvez vous aussi avoir une magnifique cyber hôtesse toujours agréable et souriante pour le modique prix de 600 000 crédits comptants, pièces et main-d’œuvre assurées gratuitement pendant 20 ans…
– Elle a dû détecter mon sourire… pensa Macklin… et elle doit prononcer son discours chaque fois qu’elle voit des dents…
Elle attendait toujours avec cette infinie patience qui n’appartient qu’aux cybers, aux ordinateurs et aux politiciens.
Il ferma la bouche un instant, puis la rouvrit aussitôt. Il avait vu juste et la charmante cyber reprenait imperturbable:
– Je suis un modèle économique C2, et vous pouvez vous aussi avoir une magnifique cyber hôtesse toujours agréable et souriante pour le modique prix de 600 000 crédits comptants, pièces et main d’œuvre assurées gratuitement pendant 20 ans…
En bon ancien étudiant rationaliste qu’il était, il décida d’une troisième expérience pour vérifier définitivement le bien-fondé de l’hypothèse, ferma la bouche et montra d’un coup un magnifique sourire de chimpanzé à la charmante hôtesse d’accueil modèle économique C2.
La cyber ne se départit pas elle non plus de son sourire et demanda simplement sans l’ombre d’une malice quelconque.
– Vous avez mal aux dents, monsieur?
Il éclata de rire, puis sortit de la poche la convocation et la tendit. Il avait dû trop forcer sur la grimace! La cyber saisit le papier, le déplia avec une dextérité presque effrayante et annonça d’une voix imperturbable, sans la moindre dose d’étonnement ou même de sentiment:
– Monsieur Macklin, vous êtes attendu… Veuillez patienter… Monsieur Herbert Ni, Directeur-Adjoint du Département Central des Gestions Humaines et Humanoïdes, ne pourra vous recevoir, devant s’absenter pour des raisons de service. Il vous prie de l’excuser.
– Qui va donc me recevoir? interrogea aussitôt John en fronçant les sourcils.
– Un instant monsieur, je vais appeler le Central.
– Maître, annonça à cet instant Victor… J’ai la rotule… J’ai la rotule… la rotule… la rotule qui perd son huile. Je ne dois plus bouger!… ne dois plus…
– Allons bon! il ne manquait plus que ça! grogna John en observant la mince tache liquide qui s’étalait sur le pied de Victor posé sur un sol immaculé.
La jolie cyber revenait, toujours aussi légère, souriante et pimpante…
– C’est WX3, androïde-secrétaire particulier, qui va immédiatement descendre et vous prendre en charge.
– Un cyber androïde encore? s’étonna John presque scandalisé qu’il ne se trouve aucun homme ou femme de chair et de sang pour le recevoir…
Une pensée lui traversa l’esprit: "Je sais que certains journalistes ont écrit qu’à la CYWOCO, les dirigeants n’avaient pas beaucoup de considération pour leurs cybers en général, les androïdes en particulier et encore moins pour leurs employés humains, mais je n’aurais pas pensé qu’ils en étaient arrivés là!
– Monsieur Charlie Melson vous recevra ensuite…
Macklin sursauta…
– WX3 est le cyber, l’androïde si vous préférez, l’androïde-secrétaire particulier de monsieur Charlie Melson, président-directeur général de la Cybernetic World Corporation! récitait la cyber réceptionniste, toujours sans une ombre de sentiment… Il ne va pas tarder, monsieur. Si vous voulez bien vous asseoir et prendre patience en attendant…
– Non, merci mademois… balbutia-t-il en français québécois sous l’effet du choc…
Il se reprit en californien…
– Non, merci U326…
Au seul nom de Charlie Melson, le visage de Macklin s’était glacé et son cœur avait bondi dans la poitrine. Pourquoi diable le grand patron, l’homme le plus puissant de la planète, s’intéressait-il à lui, à la place du Directeur-Adjoint du Département Central des Gestions Humaines et Humanoïdes ou d’un quelconque sous-directeur adjoint? Pourquoi donc voulait-il le rencontrer?
Macklin se tourna vivement, les sourcils encore froncés, et chercha le fameux cybersecrétaire du grand patron, sans le trouver. Quelques cybers de nettoyage et quelques androïdes ou humains s’affairaient ici et là, mais aucun ne semblait vouloir se diriger vers lui. Il allait s’asseoir sur l’un des bancs du bureau d’accueil lorsqu’une porte d’ascenseur s’ouvrit dans l’une des énormes colonnes qui paraissaient soutenir l’édifice et une bonne quarantaine d’humains et de cybers en jaillirent, se dirigeant tous vers la sortie. Il les observa, mais aucun des cybers ne semblait lui prêter la moindre attention. Il avisa soudain un jeune homme élégant vêtu d’un complet deux-pièces orange criard à la dernière mode qui se dirigeait d’un pas presque nonchalant dans sa direction. Certainement un "supercadre" de la CYWOCO rien qu’à voir le maintien, la chemise vert clair, la fameuse cravate jaune citron avec le logo de la société bien en évidence et la serviette de cuir entièrement assortie à la cravate.
John remarqua à peine le blond des cheveux bien peignés avec une raie sur le côté bien à la mode de l’époque et détourna le regard pour chercher l’androïde.
– Vous cherchez quelqu’un, monsieur? interrogea une voix agréable…
– Oui. J’attends un certain WX3 ou WY3… je ne me souviens plus très bien…
– Je suis WX3, monsieur!
Macklin demeura interdit. Il fixa le regard lumineux et moqueur du "supercadre" blond. En un instant, il comprit tout le génie dont les ingénieurs de la CYWOCO avaient dû faire preuve pour arriver à cette perfection de représentation du corps humain et des sentiments du visage… C’était bien un robot, un cyber comme Victor, mais aussi baptisé à cause de sa ressemblance humaine "androïde" et même "human cyber" ou plus communément hucy!
– Excusez-moi, monsieur… pardon WX3… je n’ai pas l’habitude de…
Il s’arrêta net. On ne s’excuse pas devant une machine! C’était aussi stupide que de s’excuser auprès d’une vieille machine à laver le linge et à cuire les repas du siècle dernier… " – Excusez-moi, madame… j’ai trop mis de linge et j’ai oublié de vous donner la lessive malgré vos appels répétés!" Un ridicule à rougir de honte! Et John Macklin rougit imperceptiblement.
WX3 élargit son sourire, puis se pencha à peine sur le côté avec une élégance de jeune aristocrate anglais…
"– Ce doit être un hucy! Je suis devant un androïde plus qu’évolué!… un human cyber de la dernière création!… Il doit valoir une fortune!" jugea John…
– Vous êtes excusable, monsieur! Votre "curriculum vitae" indique que vous avez passé votre enfance à la campagne!
"– Le voilà qui me traite de paysan!" pensa Macklin en esquissant une grimace. C’était la pire des insultes pour un citadin. Face aux usines agricoles dirigées par des cybers et qui nourrissaient les planètes du système solaire, il restait encore quelques petits paysans nostalgiques. Loin des réalités du monde moderne, ils vivotaient sur un lopin de terre et dans la bouse pour ne pas crever de faim et défendre le vieux mythe d’une écologie utopique!
– Voulez-vous un petit déjeuner? poursuivit le hucy.
– Non, merci…
– Monsieur Charlie Melson vous recevra plus tard. En attendant, puisque vous paraissez mal connaître l’histoire de la CYWOCO et des cybers, comme vous nous l’avez indiqué d’ailleurs dans votre curriculum vitae, mon patron m’a demandé de vous faire visiter notre musée privé des cybers et de vous fournir quelques explications.
Macklin admirait les couleurs criardes du complet deux-pièces orange, la chemise verte et la cravate jaune citron, tandis que l’androïde, sourcils froncés, se tournait un court instant en direction de Victor.
– Que fait ce tas de ferraille dans le hall? s’enquit-il auprès de U326, la jolie cyber réceptionniste de service qui avait reçu John.
– C’est votre interlocuteur qui l’a amené dans cet état! répondit la machine avec toujours le même sourire.
WX3 se tourna vers John.
– Elle ne bouge pas et semble en panne! C’est donc à vous cette antiquité, ce cyber C1-BT3BC modifié pour ne pas dire rafistolé de manière ridicule?
Il y avait une telle nuance d’amusement dans la voix et un éclair d’incrédulité trop prononcé dans le regard du cyber humanoïde que John demeura tout à fait pantois. Jusqu’à se demander s’il n’était pas en présence d’un acteur, d’un humain imbécile qui simulait l’androïde à la perfection comme on en voyait tant dans les émissions de télévision.
"– Je dois être ridicule! rumina John dans un premier temps… Mais enfin, je n’ai pas à craindre le ridicule de la part de ce qui n’est qu’une machine!… ou qu’un abruti d’imposteur…
– Vous êtes bien XW3?
– Vous voulez dire WX3, je suppose?… Voulez-vous que j’ôte ma veste et ma chemise pour vous montrer mon tatouage, ou bien ma carte "laissez-passer" magnétique vous suffit-elle?
L’androïde, si c’était bien un hucy, en grimaçait presque de joie. Il exhibait une carte rouge sous le nez de John qui pouvait lire "WX3 - type H2117C - Secrétaire décisionnel - Fonction de secrétaire particulier de Son Excellence monsieur Charlie Melson, président-directeur général de la Cybernetic World Corporation - CYWOCO - Capacité de signature jusqu’au niveau 4."
– Non! La carte suffit! Je vous crois sur parole!
WX3 lui jeta un regard condescendant…
– Je comprends que vous soyez surpris et peut-être incrédule, mais revenons à ce qui nous intéresse. La visite du musée… Demandez à votre robot… je n’ose dire cyber… de se placer dans une des niches d’attente là-bas…
John coupa la parole du hucy…
– Je m’excuse, mais Victor est en panne…
– Qui est Victor? demanda le secrétaire androïde d’une voix curieuse…
Macklin tourna son regard en direction de son compagnon de métal… L’androïde comprit aussitôt…
– Vous ne devriez pas l’appeler Victor! C’est interdit par la loi! Aucun robot ou cyber ne peut avoir ni nom patronymique ni prénom, comme aucun cyber ou androïde ne peut théoriquement hériter d’un humain!
John nota que le secrétaire particulier de Son Excellence Charlie Melson, faisait une différence entre robot, cyber et androïde.
– On ne risque pas de confondre Victor avec un humain!
– La question n’est pas là! reprit l’androïde avec une douceur dans la voix qui étonna John… Vous risquez d’être arrêté et déféré devant un tribunal par un policier ou même un cyberpolicier trop zélé! Je ne me permets que de vous donner un conseil!
La facilité de discours de l’androïde qu’il avait en face de lui fascinait John.
– Votre cyber C1-BT3BC devrait être sérieusement remis sur pied! poursuivait le hucy, secrétaire particulier de Son Excellence Charlie Melson… Il a une fuite au genou, une antenne tordue et certainement quelques autres difficultés!
– Pourrais-je le faire arranger ici?
La réponse de WX3 fut claire et nette.
– Nous n’avons aucun atelier de dépannage ici même, si vous voulez dire le bâtiment de la CYWOCO, mais vous pourrez en trouver un en ville. En attendant demandez à votre robot d’aller s’asseoir sur l’un des bancs à l’entrée et de ne plus bouger la jambe. Il perd de l’huile. Nous avons quand même quelques cybers dépanneurs de par le bâtiment et je vais leur demander de venir pour colmater au moins la fuite…
John se tourna…
– Victor! File à l’entrée et reste assis sur l’un des bancs sans bouger la jambe! Un dépanneur va venir! Tu lui obéis…
– Bien maître… bien maître!… Je sors et je me pose sur l’une des ceintures… l’une des cloches… l’un des bancs…
Victor s’éloigna dans un bruit d’enfer en boitant bas…
– Il faudrait réviser les différents modules de synchronisation! annonça l’androïde… Il est évident que votre cyber a des modules défaillants ou mal réglés, à moins que ce soient des modules détériorés…
Brusquement, avec une impulsion qui devait venir de sa part de sang italien, John demanda avec une certaine brusquerie…
– Serait-il possible que je l’emmène sur Io? … enfin si je pars sur Io?
WX3 marqua l’étonnement un court instant, puis parut à nouveau s’amuser. Le visage était étrangement beau, trop parfait, comme un visage enfariné de "mega-top-model-boy". Il plissa les paupières et glissa un pâle regard étrange vers John avant de répondre…
– La décision de vous autoriser à le prendre ne m’appartient pas mais, malgré son poids prohibitif pour un vulgaire cyber C1, je ne pense pas que cela vous soit interdit. D’après le règlement, vous avez droit à une tonne de colis si vous allez sur Io. Si donc, vous ne disposez pas d’un poids extraordinaire d’objets à emporter, il n’y aura aucun problème…
Un silence s’établit et John ne pouvait rien demander d’autre. Il aurait bien aimé interroger l’androïde sur la ou les raisons qui poussaient son patron Charlie Melson, président de la CYWOCO, à vouloir le rencontrer, lui, un inconnu à la recherche d’un emploi, mais il n’osa pas.
– Si vous voulez bien me suivre. Nous allons prendre l’ascenseur central réservé aux étages les plus hauts. Nous devons visiter notre musée!
– "L’adjectif "notre" est ambigu dans la bouche d’un hucy!… pensa Macklin avant d’emboîter le pas de l’androïde.
Il suivit le complet orange de WX3 et se retrouva devant l’ascenseur du pilier central. Un cyberportier en grand uniforme attendait patiemment que quelques visiteurs entrent, mais pour l’instant l’ascenseur était vide.
– Demande prioritaire. Étage 100! annonça l’androïde avant de se tourner et de faire face à John.
Le cyberportier sourit et se contenta de fermer la grille de protection tandis que l’ordinateur de l’ascenseur enregistrait la demande. Un compteur se mit à défiler et John ressentit l’accélération. Le silence était total…
– Avez-vous quelques connaissances sur les cybers et les cephalotecs? s’enquit le secrétaire particulier.
Les cephalotecs étaient ces espèces d’énormes mégaordinateurs composés de cerveaux de plusieurs mètres cubes de volume et qui pouvaient gérer toutes les banques de données d’un continent ou d’une lune comme Io. Des cerveaux faits de neurones d’élevage presque semblables à ceux des humains sauf qu’ils étaient miniaturisés pour un meilleur rendement poids-volume! John Macklin eut un court instant la chair de poule en pensant à ces monstrueuses créations de l’homme.
– Rien! Très peu! J’ai un peu étudié la cybernétique au collège, mais juste les principes de base. Aucune étude quant à son histoire… En tout cas, j’ai tout oublié.
L’accélération s’inversait et John eut l’impression fugace qu’il allait s’envoler au plafond. La porte s’ouvrit et le portier tira la grille de protection avec déférence.
Ils se trouvèrent dans une salle immense au faux plafond en bleu soutenu, assez haut, couvert de spots lumineux colorés qui s’allumaient les uns après les autres au-dessus des visiteurs. Le sol était couvert d’une moquette en larges damiers blancs et noirs, qui supportait des panneaux d’un rouge cramoisi agressif et sur lequel s’allumaient des flèches roses pour indiquer la direction à prendre. L’espace déroulait un labyrinthe de meubles, salles, cellules, vitrines, étalages, écrans jusqu’à l’infini.
WX3 prit les devants.
– Suivez-moi, s’il vous plaît, monsieur!
John obéit.
– Mais bien sûr, monsieur… pardon WX3.
…
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